Feuilletons retrouvés

Sous les arceaux - Épisode 2

Le 11/02/2015

Paru dans Le Courrier d’Uzès, le dimanche 28 décembre 1879

II.

L’histoire que je vais vous raconter se déroule aux environs de 1830 ; il me serait tout à fait impossible de préciser l’année.

La bonne petite ville de Saint-Agricol, qui est actuellement traversée par une ligne de chemin de fer, était alors ce qu’on peut appeler un pays perdu. Les communications étaient très difficiles, les moyens de transports n’étaient pas commodes, on voyageait peu ; de temps à autre, on voyait passer quelque étranger à cheval représentant le vrai type du commis-voyageur tel que l’a décrit Louis Reybaud. En un mot, le progrès n’avait pas encore pénétré dans ce petit coin de la terre.

A cette époque, les principaux habitants de la grande place de Saint-Agricol étaient : M.Dupoivre, Jolicoeur, Papavoine, Chopinard, Laroublardière, Fouinard ; Mmes Dupif et Beloeil.

Avant d’entreprendre le récit de ce qui s’est passé sous les arceaux, il est nécessaire, chers lecteurs, de vous faire connaître les divers personnages dont je viens de citer les noms.

Antoine – Babylas – Gédéon – François Dupoivre, était le plus riche propriétaire de tout le canton. Né à Saint-Agricol, il avait fait fortune à Marseille dans le commerce des denrées coloniales. C’était un homme de cinquante-cinq ans environ, petit, gros, gras, ventru, jovial, farceur, parlant très-haut, critiquant tout, ayant peu d’esprit et beaucoup de prétentions. Retiré des affaires depuis quelques années, possédant près de 40 000 livres de rentes, il était venu se fixer dans son pays natal avec madame son épouse, une grande, maigre, sèche, et Mlle Angelina, sa fille, une charmante petite brunette.

Arthur Jolicoeur, habitait vis-à-vis la maison Dupoivre. C’était un très joli garçon, aimable, spirituel  et fort bien élevé. Il faisait les yeux doux à sa belle et riche voisine. Arthur avait vingt-cinq ans, Angelina en avait vingt. Elle devait avoir en dot trois cent mille francs !!! … Lui, hélas !… n’était pas riche ; ses parents lui avaient laissé une trentaine de mille francs ; il faisait son stage chez maître Cocardo, le notaire qui demeurait sous les arceaux et auquel il espérait succéder. Arthur était au mieux avec le gros Dupoivre qui ne se doutait nullement des intentions perfides de ce beau jeune homme.

Oscar Papavoine était un ancien mercier veuf, sans enfant grand ami de Dupoivre, son confident et son fidèle compagnon de plaisir. Pendant plus de trente ans, Papavoine avait travaillé du matin au soir pour gagner de quoi vivre agréablement jusqu’à la fin de ses jours. Toute son existence s’était passée à conquérir le calme et le repos dont il jouissait. Il n’avait jamais connu d’autre horizon que celui de Saint-Agricol : pour lui, la patrie c’était sa ville ; pour lui, Saint-Agricol c’était la France !

Marius Chopinard était un homme de haute taille ; sa figure sévère était ornée d’une forte moustache grise ; sa physionomie énergique, son regard vif et pénétrant, ses manières brusques et sa démarche fière trahissaient ces habitudes du régiment qu’il est impossible à un vieux militaire de jamais abandonner. Lorsqu’il prit sa retraite, il vint habiter Saint-Agricol où il jouissait de l’estime générale.

Ayant débuté comme simple soldat, le brave commandant Chopinard avait fait toutes les campagnes de l’Empire et, plusieurs fois, il s’était distingué sur le champ de bataille. S’il portait à sa boutonnière le ruban de la Légion d’honneur, c’est qu’il l’avait bien mérité. Malgré sa sévérité apparente, le brave Chopinard avait le caractère très-gai, il faisait souvent des calembourgs et racontait volontiers quelque bonne farce de garnison.

Gaspard Laroublardière était un jeune fat, ayant de très-petites rentes et voulant poser pour le grand seigneur. Avec son chapeau sur l’oreille et son air séducteur, il semblait dire aux passants : « Mais, regardez-moi, donc ! c’est moi, qui suis Laroublardière, le plus beau, le plus élégant, le plus riche de l’endroit ! »

Isidore Fouinard était un vieux garçon, cherchant à plaire et n’ayant jamais eu de chance auprès des belles.

Quant à Mme Dupif et son amie Mme Béloeil, c’étaient deux vieilles originales fieffées. Mme Dupif avait un petit chien qu’elle adorait ; Mme Béloeil, elle, adorait son chat. Ces deux commères ne vivaient que pour soigner leurs petites bêtes et s’occuper de tous les tripotages de la ville.

 

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Sous les arceaux : Épisode 2

Liseuse
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