Feuilletons retrouvés

Sous le marronnier - Épisode 3

Le 19/11/2014

paru dans Panurge, le dimanche 16 décembre 1860

III.

Le crépuscule devenait de plus en plus sombre et les objets qui environnaient les deux sœurs prenaient des formes étranges et fantastiques. Les hirondelles avaient regagné leur nid, les oiseaux s’endormaient sous les feuilles, et déjà de timides étoiles miraient leurs faibles rayons dans les eaux murmurantes du lac.

Rose, après avoir pleuré longtemps en silence, était tombée aux pieds de sa sœur et cachait sa tête alourdie par les larmes dans les genoux de Blanche. On eut dit, à les voir ainsi immobiles, que leurs deux jeunes âmes, lassées de souffrir, avaient abandonné leurs dépouilles, si de fréquents sanglots n’avaient révélé que chez elles la vie était aux prises avec la douleur.
Tout à coup, la malade se redressa comme si elle eut obéi à une force surhumaine, et saisissant le bras de Rose, lui désigna de la main l’extrémité du lac.

– Regarde, ma sœur, regarde. Ne la reconnais-tu pas ? C’est elle !

– Qui, elle ? demanda Rose, arrachée en sursaut à ses douloureuses pensées, et son regard interrogeait la direction que lui indiquait Blanche ; mais elle ne vit que le miroitement des eaux et les légères vapeurs qui s’élèvent le soir à leur surface.

— Elle ! reprit Blanche, en baissant la voix et approchant sa tête de celle de Rose, comme si elle eut craint d’être entendue ; — Elle, qui vient me visiter depuis trois nuits pendant mon sommeil. Hier, elle m’a donné rendez-vous ici pour ce soir, et tu vois que je ne l’ai pas attendue en vain.

En ce moment le visage de Blanche rayonnait ; ses yeux, naguères languissants, brillaient d’un éclat surnaturel ; ses cheveux, rejetés en arrière, flottaient sur son col amaigri ; et ses bras, tendus en avant, semblaient appeler un être aimé.
Rose, la croyant en proie à une hallucination fiévreuse, s’efforçait de la calmer, lorsque s’étant retournée vers le lac elle fut saisie d’un froid glacial ; et muette de terreur, elle retomba sans voix aux pieds de la malade…..

– Je vous attendais, murmura Blanche, s’adressant à l’être mystérieux. Que vous avez été lente à venir !
Elle se tut, semblant écouter une réponse.

Mais rien ne troublait le silence de la nuit que le soupir du vent dans les roseaux.

— Partir, reprit-elle, partir sitôt… Et mon père ?…

Le cri sinistre d’un hibou, caché dans quelqu’arbre du parc, vint seul se mêler au clappotement monotone de l’eau.

— Je ne dois plus le revoir, dites-vous ? pourtant il m’eut semblé si doux de recevoir son dernier baiser !…

Cette fois son silence se prolongea et ne fut interrompu que par des mots inachevés et des exclamations de terreur qui s’échappaient de sa poitrine oppressée ; on eut dit qu’elle entendait une révélation horrible : ses dents s’entrechoquaient, une froide sueur inondait son front, et son corps vibrait douloureusement comme une corde de harpe.

Cependant, elle parut se calmer et son visage reprit peu à peu une expression d’indicible bonheur.

— Oh oui, emmenez-la, je vous en supplie, elle souffrirait trop toute seule, pauvre sœur !
Et murmurant merci ! elle retomba inanimée sur son siège.

En ce moment Rose sentit passer sur son front une haleine tiède et douce comme celle qui précède un baiser. Il lui sembla qu’elle se dépouillait d’un lourd vêtement et que son être transformé se mouvait dans une atmosphère élastique. Elle ouvrit les yeux et vit, entre elle et sa sœur, une femme au visage mélancolique, dont elle avait un souvenir confus, et qui lui souriait avec amour. Bientôt les objets qui les entouraient changèrent d’aspect.

Ce furent d’abord des essaims de poissons argentés faisant scintiller leurs brillantes écailles aux pâles clartés de la lune, et se poursuivant dans les algues vertes. Puis des myriades d’esprits légers et vaporeux, les uns bercés capricieusement dans le calice embaumé des nénuphars, ou suspendus à la pointe des grands joncs, se balançaient au soufle de la brise ; les autres se jouant dans le blanc rayon des étoiles ou parcourant les airs sur les ailes de gaze d’une phalène, accouraient leur sourire et formaient aux deux sœurs un gracieux cortège.
L’espace se remplissait d’une harmonie étrange produite par la gravitation des mondes ; sublime cantique, hymne grandiose que la création chante éternellement au pied du créateur.
Puis, tout ce qui avait une forme disparut. Une lumière éclatante, devant laquelle pâlissaient tous les soleils et dont les profondeurs de l’infini étaient illuminées, s’avança vers elles.
C’était le rayonnement des esprits célestes, dont une flamme impalpable est l’enveloppe sainte.
Les trois âmes s’arrêtèrent ; … elles étaient arrivées à leur demeure.

IV.

Cette même nuit le Marquis descendit au château et se dirigea vers le grand marronnier, où personne n’osa le suivre.
On ne sait ce qu’il vit ; mais lorsqu’un instant après il remonta à cheval, son visage était décomposé et ses cheveux avaient blanchi.
Le lendemain les corps de Blanche et de Rose, qu’on eût dit seulement endormies, furent retrouvés au bord du lac.
Et deux ans après les trappistes portaient en terre un de leurs frères mort en odeur de sainteté et qui s’était appelé dans le monde le marquis de Saint-Privas.

Louise C’**.
FIN.

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