Feuilletons retrouvés

Sous le marronnier - Épisode 1

Le 05/11/2014

paru dans Panurge, le dimanche 2 décembre 1860

-— Rose ! Rose ! dit Blanche, d’une voix faible.

— Me voici, chère, répondit celle-ci, en accourant auprès de la malade et la baisant au front.

— Oh ! je t’en prie, ma sœur, ne me quitte pas ; j’ai besoin de te voir, de le sentir près de moi, de t’entendre me parler ; car lorsque tu n’es plus là, il me semble que je puis mourir.

— Enfant ! encore ces idées noires, reprit Rose, essuyant furtivement une grosse larme qui tremblait au bord de ses cils bruns. Peut-on penser à mourir lorsqu’on a seize ans comme nous et que la vie est si belle et si riche d’avenir ? Tiens, regarde, dit la jeune fille en ouvrant la fenêtre qui donnait sur le parc, vois comme le soleil est beau, le ciel pur, l’air parfumé, comme tout vit et enchante autour de nous, et d’un geste gracieux elle indiquait à la malade le délicieux panorama qui se déroulait à leurs yeux.

Le soleil qui se couchait derrière les grands arbres du parc dorait de ses derniers rayons la cime jaunie des plus hautes branches et découpait sur le fond ardent du tableau leur mobile dentelure de feuillage. Une limpide pièce d’eau, vaste psychée de ce gigantesque boudoir, s’étendait au pied du château et reflettait dans sa profondeur la pureté du ciel, tandis que sa surface se ridait légèrement sous le vol rapide des hirondelles qui venaient, en se poursuivant, y tremper leurs longues ailes bleues.

Un majestueux marronnier, aussi vieux que les murs au pied desquels il laissait retomber ses longues branches, se dressait entre le château et le lac, et donnait asile, sous sa longue chevelure, à de milliers d’oiseaux, dont les chants divers formaient un concert d’une délicieuse harmonie ; enfin, le léger vent du soir, tout imprégné des arômes des bois, se jouait dans les plis onduleux des rideaux de mousseline et rafraîchissait de ses baisers le visage brûlant de la malade.

— Il est vrai, dit celle-ci, après un instant de muette contemplation, le soleil est beau, la brise parfumée et le chant des oiseaux bien doux. Mais ces chants annoncent la fin des beaux jours, la brise est celle de la chute des feuilles qu’un soleil sans chaleur ne peut reverdir ; toute cette joie cache de tristes jours, et dans ton sourire même pauvre sœur je vois percer les larmes qui te suffoquent.

Ces derniers mots se perdirent inachevés dans un violent accès de toux sèche qui macula de sang le mouchoir de batiste que la malade portait à la bouche.

— Tu souffres, pauvre sœur ! dit Rose, en comprimant les sanglots qui soulevaient sa poitrine et soutenant de la main la tête languissante de la malade ; — et ne pouvoir la soulager, être impuissante contre le mal qui la tue ! — ajouta-t-elle mentalement, en levant au ciel ses yeux où se lisait une déchirante prière.

— Ne te tourmente pas, je t’en supplie, dit Blanche, qui comprit tout ce qu’il y avait de mystérieux désespoir et de larmoyante imploration dans le regard de Rose ; — je me sens mieux et même, ajouta-t-elle, en essayant de sourire, je te prie de m’accorder une demande que tu traiteras peut-être de caprice de malade, mais qui, je te l’assure, me tient sincèrement au cœur.

— Méchante ! peux-tu douter un seul instant que je ne souscrive à ton désir quel qu’il soit, et que je ne fasse tout au monde pour le satisfaire ?

— Oh merci ! bonne sœur, dit Blanche en portant la main de Rose à ses lèvres ; merci ! de me laisser jouir encore, sous notre vieux marronnier, du calme d’une belle soirée, et du poétique tableau que nous avons si souvent contemplé ensemble.

— Y penses-tu, mon ange ? Tu sais que le docteur te défend le grand air et que tu es encore trop faible pour t’y exposer ; oh ! je t’en prie, dit-elle, en tombant à genoux, renonce pour aujourd’hui à ce projet qui pourrait être fatal à ta santé.

— Tu le vois, reprit Blanche en secouant tristement la tête, —je ne me trompais pas, tu crains pour ma vie, et ton calme  apparent me cachait tes cruelles angoisses, chère Rose. Pourquoi feindre avec moi ? Je sais tout… J’ai tout entendu, lorsque le docteur t’a dit hier qu’il n’y avait plus d’espoir !… Eh bien ! pourquoi me priver du dernier rayon de soleil et des dernières caresses de la brise ; crains-tu que je meure sans avoir vu mon père ! Va! je me sens assez de force pour l’attendre et Dieu ne permettra pas que je remonte vers lui sans avoir reçu son dernier baiser !

Les larmes et les supplications de Rose furent vaines : Blanche resta inébranlable dans son désir, et les craintes de sa sœur et les ordres du médecin durent céder devant la volonté de la malade qu’un instant après deux vieux domestiques transportèrent dans un fauteuil sous le grand marronnier au bord du petit lac.

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Sous le marronnier : Épisode 1

Liseuse
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