Feuilletons retrouvés

Le Roi des faussaires - Episode 3

Le 25/03/2015

Paru dans Le Petit Cettois, le jeudi 27 juin 1878

 Il se faisait de ce jeune homme un palladium. Aussi n’est-il pas bien étonnant que bien des gens, M. Tenaille par exemple, aient accordé leur confiance à un personnage orné de si belles relations. Ajoutons qu’il avait su se lier encore avec des militaires, notamment des officiers de gendarmerie et quelques jeunes magistrats de l’ordre judiciaire. Qui sait, enfin, s’il n’avait pas conquis l’amitié de quelques employés de la Banque, comme on ne pourra manquer de le croire ? Après s’être créé un pareil entourage, Giraud se hâta de se faire un état -civil et c’est alors qu’il se donna comme un enfant de la trop libre Amérique. Puis, une fois en possession de cela il lui fallut une position sociale, pour expliquer son existence de viveur et de rentier. Giraud raconta qu’il était propriétaire en Amérique, et qu’il recevait périodiquement des subsides de son pays. Il ajouta qu’il était venu en France pour exploiter une presse de son invention, mais que le navire sur lequel il avait pris passage, le Grand Duquesne avait fait naufrage, engloutissant avec lui cette presse incomparable, à l’aide de laquelle on devait faire merveilles de gravure. En sorte qu’il s’était remis à reconstituer son invention pièce à pièce, et qu’il espérait être bientôt en mesure de faire de nouvelles et victorieuses expériences. Cette dernière déclaration n’avait d’autre but que d’expliquer la location d’une espèce d’atelier situé rue Bleue au fond d’une cour, atelier où il n’admettait jamais personne, de crainte sans doute qu’on ne lui volât sa très merveilleuse découverte. Grand chasseur, habile tireur, il avait aussi mis à profit ces aptitudes pour se faire de bonnes connaissances dans le monde du commerce et de l’industrie. En fin de compte, ses mesures furent si bien prises que moins d’un an après son arrivée à Paris, Giraud était un homme très répandu, très aimé et, disons-le, fort estimé. Il n’attendait que ce moment pour se donner carrière.

IV LA BANQUE S’ÉMEUT

 Dès les premiers mois de 1853, le faussaire avait fait sa première émission. Le gouvernement et tous les employés supérieurs de la Banque de France , ne furent pas peu surpris de voir présenter au remboursement une grande quantité de billets de cent francs faux, mais si parfaitement imités que c’eût été exposer le crédit de l’honorable institution que de ne pas les payer sans observation. Aussi donna-t-on aux garçons de recette et aux employés des guichets l’ordre de les recevoir provisoirement. Peut-être espérait-on arriver, en ayant l’air de fermer les yeux, à prendre le contrefacteur en flagrant délit. Mais c’était là un espoir auquel il fallut renoncer. Bien mieux. Dans les premiers billets qui parurent, il y avait quelques imperfections qu’on découvrit successivement. Ces imperfections furent indiquées progressivement aux employés chargés des recouvrements. Or, chose singulière et qui donnait à réfléchir, quand un de ces points défectueux avait été révélé, il ne se passait pas deux mois sans que cette faute du faussaire fût corrigée. On doit juger dans quel état d’exaspération cet état de choses devait mettre les chefs de la Banque. Non seulement les billets étaient faits par un véritable artiste, mais de ce train-là, on voyait arriver le moment où ils seraient si parfaitement semblables à ceux de la Banque elle-même, que personne ne serait plus capable de distinguer les faux des vrais. Le gouvernement de la Banque, voyant ses secrets connus du ou des faussaires, lit ce que tout le mon aurait fait à sa place. Elle soupçonna ses propres employés. Il était en effet permis de croire que ceux-là seuls qui étaient dépositaires de ses secrets pouvaient en abuser à ce point. On avisa le chef de la sûreté de ce qui se passait ; ce chef de la sûreté n’était autre que M. Tenaille dont Giraud avait capté la confiance avec préméditation et presque guet-apens. M. Tenaille se mit en campagne. Tout d’abord il ne découvrit pas le coupable, mais au moins il prouva clair comme le jour, que les contrefacteurs n’appartenaient en aucune façon au personnel de la rue de la Vrillière. C’était déjà un point éclairci, mais cela n’empêchait pas les billets faux d’arriver à la caisse de la Banque dans la proportion de six par semaine environ. Et Giraud pendant ce temps déjeunait avec le chef de la sûreté, soupait avec le fils d’un procureur général et môme, selon toute apparence était l’ami intime de quelque employé de la Banque, qui ne s’en sera pas vanté plus tard probablement, mais qui lui signalait avec naïveté les côtés imparfaits de sa vignette déjà si remarquable. Cela dura trois ans. Pendant cette première période personne au monde ne soupçonna Giraud. Celui-ci content de son sort, sachant, en homme sage, limiter ses besoins et son ambition ne mettait pas plus de faux billets en circulation un mois que l’autre. Il était du reste trop malin pour avoir des complices. Il faisait tout lui-même et proprement. Il est même permis de dire que si Giraud, qui sans doute avait commis quelque maladresse, n’eut éprouvé le besoin de justifier ses dépenses et son train en montrant qu’il avait des biens au soleil ; s’il n’eût pas quitté Paris pour aller se marier et s’enfouir dans un village de la Saintonge , on ne sait pas au juste comment se serait terminée cette lutte entre la Banque et son adversaire.

 V TROP RUSÉ

Mais Giraud voulut frapper un coup de maître et il ne fit qu’une sottise — à son point de vue, bien entendu. Au milieu de 1856, il quittait Paris. Quelques mois après, il écrivait à tous ses amis, à M. Tenaille comme aux autres, qu’il venait de faire le plus riche des mariages. Cette nouvelle étonna quelque peu la plupart de ceux à qui elle était adressée. Giraud, en effet, avait vécu précédemment à Paris, en compagnie d’une femme qui passait pour être mariée avec lui et qui avait deux enfants. Lorsque, plus tard, quelqu’un lui demanda ce qu’elle était devenue :

— C’était ma maîtresse, répondit-il, je l’ai renvoyée dans son pays. — Et les enfants ? — Ils ne sont pas de moi, dit Giraud.

(A suivre…)

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