Feuilletons retrouvés

Le Roi des faussaires - Episode 2

Le 18/03/2015

Paru dans Le Petit Cettois, le mercredi 26 juin 1878

Dans les profondeurs de la vase, il sentait aussi sa chair palpitante travaillée, déchiquetée par les crabes sournois. Il poussa un dernier cri, suprême adieu , plein de colère, de désespoir et de malédiction. Poncet vit se confondre un fourmillement infernal de monstres qui se hâtaient vers cette abominable curée. L’autre n’était pas mort pourtant. En un dernier effort il secoua ses innombrables et mortels ennemis, comme s’il eût cherché maintenant à s’enfoncer plus vite dans la vase, pour mourir au moins étouffé. Mais non, il devait être dévoré vivant, la mer qui montait recouvrit bientôt les convives de cet effroyable festin et lorsque le soir, au moment de continuer sa route, Poncet vint jeter un coup d’œil sur la plage, il vit encore, à la marée descendante, quelques araignées-crabes qui tournaient autour d’un crâne humain, auquel n’adhérait plus ni un cheveu, ni un lambeau de chair.

  II LE PASSÉ DU FORÇAT

Quel était donc ce criminel que Dieu, plus sévère que les hommes avait condamné à une si terrible mort ? Poncet, à qui nous laissons tout naturellement la responsabilité de ce fantastique et lugubre drame, déclara que son compagnon de bagne et d’évasion se nommait Giraud, le faussaire Giraud de Gâtebourse — prédestiné comme on va le voir. Giraud de Gâtebourse a été, en effet, le plus audacieux, le plus habile et par conséquent le plus dangereux graveur de faux billets que la Banque de France ait eu à combattre depuis sa fondation jusqu’à ce temps-ci . Ayant fait de la fabrication et de l’émission du faux papier-monnaie une véritable carrière, il avait concentré toutes les facultés de sa rare intelligence vers ce but unique. Né à Bigny, dans la Charente-Inférieure, il avait quitté la France vers sa dix-septième année, et pendant vingt ans il avait habité les Antilles espagnoles et es Etats-Unis. Au cours de ses pérégrinations il apprit l’état de graveur et y acquit une très réelle habileté. Ce fut sans doute pour s’essayer dans la carrière qu’il fit de la fausse-monnaie dans l’Amérique du Nord, ce qui lui valut d’être condamné à mort avec deux de ses complices. Et il allait être pendu bel et bien, lorsque l’avant-veille de son exécution il disparut comme une muscade. D’autres destinées lui étaient réservées. Quant aux deux compagnons qu’il avait laissés en prison, ils subirent parfaitement leur peine et furent ainsi empêchés, pour toujours, d’exercer leur aimable industrie. Giraud, après avoir faussé compagnie au bourreau, se dirigea vers le Far-West et alla s’établir pendant cinq ans chez les Indiens Sioux. Il vécut de leur vie, chassant et combattant avec eux, selon le cas, et devint même, parait-il, un de leurs chefs subalternes. Mais cette existence fatigante qu’il avait adoptée, comme pis-aller, peur se faire oublier, ne pouvait pas lui plaire plus longtemps. Atteint de la nostalgie de la fausse-monnaie, il revint vers le monde civilisé, décidé sans aucun doute à y exercer ses incontestables talents. Est-ce en quittant ses bons amis les Sioux qu’il revint en France ? Est-ce plus tard ? Peu importe. Toujours est-il qu’il arriva à Paris armé de toutes pièces physiquement et moralement. J’entends par armes morales, le plan audacieux qu’il s’était imposé afin d’être le dernier soupçonné, dans le cas où ses billets faux ne seraient pas assez parfaits pour tromper la Banque de France elle-même.

 III. ETAT-CIVIL ET RÉFÉRENCES

Lorsqu’il remit le pied sur le sol français, Giraud pouvait tout oser. Le plus habile, le plus exercé des physionomistes n’aurait jamais pu reconnaître dans cet homme brun, agile, aux cheveux en brosse à l’œil caressant d’ordinaire, mais dur quand il s’oubliait, à la bouche railleuse, le timide adolescent qui avait quitté la Saintonge vingt ans auparavant. Il aurait pu changer de nom même ; qui s’en serait aperçu ? Il n’osa probablement pas. Par exemple il se donna comme sujet américain né à Hamilton, comté de Harris en Georgie. Cela posé, notre homme, à peine arrivé à Paris et très probablement avant de changer un seul billet faux, se préoccupa de se créer des relations. C’est ici qu’apparaît son fameux plan de conduite. Au rebours des malfaiteurs vulgaires qui n’ont qu’une seule préoccupation : se tenir toujours loin des regards de la police et du parquet, Giraud se disait qu’un excellent moyen de se faire une honorabilité inattaquable, était de devenir l’ami d’un aussi grand nombre de magistrats que possible. Il mit tout en œuvre pour arriver à ce résultat et bientôt, au milieu d’une partie de chasse, il se fit présenter à M. Tenaille, commissaire de police, qui ne l’accueillit d’abord ni mieux, ni plus mal qu’il n’aurait accueilli tout autre indifférent. Seulement Giraud était un aimable et séduisant compagnon. Doué d’une grande facilité de parole, connaissant à fond l’anglais et l’espagnol, racontant d’amusants souvenirs de ses voyages, parlant petit nègre aussi bien que Cochinat, il devait forcément attirer l’attention de tous ceux qui se rencontraient avec lui soit dans un souper, soit dans une de ces réunions où l’absence des femmes permet de donner à la conversation des allures quelque peu dégagées. M. Tenailles trouva naturellement Giraud très aimable, ne put que rire de ses saillies et n’oublia certainement pas son visage. Le rusé bonhomme comptait là-dessus. Il s’arrangea pour rencontrer le commissaire de police comme par hasard, voulut lui rendre quelques petits services, lui en demanda de son côté, l’invita à déjeuner, se fit inviter, l’amusa et, en un mot, s’imposa avec tant de tact et de finesse, que le magistrat se laissa faire et rendit politesse pour politesse à un si aimable homme qui avait, de plus cette qualité d’être étranger avantage qui, jusqu’en 1870, fut, on s’en souvient, pour tant de français, un brevet d’honnêteté . Mais ce n’est pas tout, Giraud avait poussé plus haut sen ambition. Il était fort assidu dans certains salons du demi monde et là, il avait connu, charmé et payé un certain nombre de drôlesses, dont il s’était servi pour se faire présenter à quelques personnes haut placées et entre autres au fils d’un homme qui occupa à diverses reprises, soit dans la magistrature, soit dans la politique, les plus « hautes fonctions.

(A suivre…)

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