Feuilletons retrouvés

Le Roi des faussaires - Episode 11

Le 20/05/2015

Paru dans Le Petit Cettois le vendredi 6 juillet 1878

DENOUEMENT

 Giraud n’eût pas été lui-même s’il n’avait pas nié et s’il ne s’était pas défendu comme un beau diable devant le jury. Cela ne l’empêcha pas d’être condamné aux travaux forcés à perpétuité. Au cours des débats, il révéla qu’avant d’voir été présenté à M. Marsaud, il avait eu un entretien avec M. Ville, l’autre secrétaire-général de la Banque, et lui avait parlé d’un billet à créer qui serait inimitable et qu’il se chargerait de dessiner. Que serait-il arrivé si on avait accueilli la proposition ? Il est facile de le deviner. Cette fois, Giraud se serait fait riche aux dépens de la Banque et sans courir aucun danger. Pendant son interrogatoire, Giraud se plaignit avec amertume de M. Tenaille, et tout en protestant de son innocence, il attribuait son arrestation à l’animosité et à la haine du commissaire de police. Et chose singulière, il y eut dans l’administration même, c’est-à-dire à la préfecture de police, un certain nombre de gens qui firent à M. Tenaille un crime d’avoir fait prendre et condamner celui qui avait été son ami. On n’a pas réfléchi que M. Tenaille n’avait guère à ménager un pareil ami, qui l’avait choisi comme plastron ou, pour mieux dire, comme tampon.

 XI LES LÉGENDES

GIRAUD N’EST PAS MORT

Et maintenant, avant de terminer, il faut que j’enlève une foule d’illusions à une quantité de gens. Giraud de Gatebourse était un trop habile malfaiteur pour qu’on ne se soit pas empressé d’exagérer son habileté et de bâtir des légendes sur son compte. Que n’a-t-on pas dit ? D’après les uns, Giraud était la providence du petit pays qu’il habitait. Il y semait les bienfaits — à peu de frais dans tous les cas — et il était l’objet de la vénération générale. Légende que tout cela ; Giraud, au contraire, n’était point aimé, on l’appelait le Parisien et il y avait partout à la ronde des sentiments de haine et d’envie contre lui. D’autres ont raconté que la Banque lui avait fait faire des propositions pour utiliser ses talents de graveur. Légende. Giraud seul s’était mis dans la tête de pénétrer les secrets de l’administration, et c’est pour cela qu’il se lit pré­senter à M. Marsaud. Mais la Banque n’avait pas besoin de lui. Enfin, et ceci est beaucoup plus fort, le récit de Poncet n’est autre chose qu’une invention dramatique de ce forçat. Bien plus, et nous allons étonner ici tout le monde, y compris la préfecture de police et le ministère de la marine mais notre conviction est que Giraud de Gâtebourse n’est pas mort. Ah ! Par exemple, ce qui n’est pas une légende, c’est son évasion. Il est indiscutable que Giraud a quitté le pénitencier de Cayenne et n’y a pas reparu.

 Je sais bien que tout le monde a admis comme une vérité le terrible récit de Potacet. M. Maxime du Camp, lui-même, dans son admirable livre Paris, a donné l’appui de son autorité à la légende, en déclarant que Giraud était mort dévoré vivant par les crabes. Mais M. Maxime du Camp n’a pas jugé à propos — et c’était naturel — de faire des recherches longues et ennuyeuses au sujet d un fait qui n’avait pour lui qu’une importance absolument secondaire. Moi j’ai cherché, et voici ce que j’ai trouvé : d’abord Giraud ne s’est pas évadé le moins du monde avec Poncet. Ce dernier était un vantard qui a voulu faire parler de lui avant de monter sur l’échafaud et qui a tout inventé. Giraud s’est évadé le 8 septembre 1863 avec un nommé Edme Loret et les autres forçats dont les noms suivent : Cresp, Paul, Michel et Noguères. Ils partirent tous les six du chantier Saint-Jean, et s’échappèrent par les bois, emportant des effets et des outils. Mais les quatre derniers furent repris au chantier Saint-Jean par des transportés arabes qui montaient une embarcation chargée de vivres. Quant à Giraud et à Loret, on n’en eût plus de nouvelles. Seulement, quelque temps plus tard Edme Loret fut repris à Paris. Interrogé sur le sort de Giraud, il déclara qu’il étai mort dans les bois, et on le crut. Si l’on s’était donné la peine de réfléchir, on se serait dit que Loret n’avait aucune raison de trahir son camarade. Dire qu’il était mort dans les bois équivaut à dire à la police : cherche. D’autre part, comment Loret se serait-il sauvé seul et serait-il parvenu à Paris, quand Giraud qui avait vécu pendant cinq ans avec les sauvages et qui n’ignorait aucune de leurs ruses, serait mort misérablement de fatigue et de faim. Mais si des deux évadés il y en avait un qui eût les chances de gagner les pays habités, c’était à coup sur Giraud. Conclusion : Loret a donné une fausse nouvelle pour qu’on ne recherchât pas son compagnon, et Giraud n’est probablement pas mort. Quant à Poncet, non-seulement il ne s’est pas évadé avec Gâte-bourse, mais encore il n’est pas sur les listes d’évasion, deux mois avant et deux mois après la fuite de Giraud.

  FIN. Camille DEBANS.

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