Feuilletons retrouvés

Le Roi des faussaires - Episode 10

Le 13/05/2015

 Paru dans Le Petit Cettois le vendredi 5 juillet 1878

— N’en doutez pas, et l’on ne vous aurait pas lâché tout de suite. Cette fois il ne fallait pas être extrêmement malin pour démêler la vérité. Il était clair que personne n’avait refusé de billet de cent francs à Giraud. Il était encore plus clair que Gâte-bourse n’était pas allé à la Banque vérifier l’excellence dudit billet. Il était palpable enfin que l’Espagnol et ses trois liasses de cent francs était un être imaginaire et fantastique introduit dans l’action pour les besoins de la cause. Pourquoi Giraud fit-il à M. Tenaille toutes ces questions maladroites ? Espérait-il persuader au commissaire de police que son Espagnol était sérieux et pensait- il qu’en cas d’arrestation M. Tenaille déposerait en ce sens. C’est probable. Malheureusement pour lui, il s’était prodigieusement trompé. M. Tenaille, outré de tant d’impudence, vexé d’avoir été joué par cet audacieux gredin, alla trouver, sans perdre une minute, M. Claude et le gouverneur de la Banque de France. Il leur dit :

 — Je supposais bien que Giraud était un coquin, un faussaire qui s’était lié avec moi pour se couvrir au besoin. Seulement je n’en étais pas sur. Mais aujourd’hui je ne puis plus douter. C’est lui, j’en suis certain, je l’affirme. Donc finissez-en avec lui.

 — Croyez-vous qu’il faille l’arrêter ici ?

— Non. Il vaut mieux aller à Gâtebourse. Mais que le voyage qu’il vient de faire à Paris soit le dernier, car si vous le laissez encore libre, dès sa première visite chez moi, je le jette à la porte. Il comprendra et se mettra hors de votre atteinte. Le gouverneur de la Banque écrivit alors au commissaire de police en lui faisant toucher du doigt les faits qui semblaient désigner Giraud comme le faussaire tant cherché. Il le priait en outre, sous sa responsabilité à lui gouverneur, de faire faire une perquisition chez lui. On laissa repartir Giraud et dès qu’on le sut arrivé chez lui, M. Claude et ses agents prirent à leur tour le chemin de fer. Descendus à Angoulême, ils se mirent en rapport avec le parquet de cette ville et le lendemain on arrivait chez Giraud. Nous avons pris la peine avant d’écrire ces lignes, d’aller visiter Gâte-bourse pour voir si ce lieu, qui fut un repaire, avait quelque physionomie particulière. Non, les quelques constructions qui composent le modeste hameau, l’habitation de Giraud elle-même, quoique très vaste, n’ont rien qui puisse attirer l’attention. Lorsque la justice arriva, le maître de la maison était à la chasse. On l’attendit. Nous avons déjà dit que, fidèle à ses principes, Giraud s’était fait l’ami du brigadier de gendarmerie. Ce fut ce brigadier qui alla au-devant de lui et qui lui dit :

— Vous avez la un bien beau fusil.

— Vous ne le connaissiez donc pas, brigadier ?

— Non. Vous l’avez rapporté de Paris, sans doute à votre dernier voyage ?

 — Pas le moins du monde. Je l’ai depuis deux ans.

— Il est vraiment bien beau, reprit le brigadier. Voulez-vous me le montrer. Volontiers. Et Giraud donna son arme au gendarme. C’était tout ce qu’on voulait. Au moment où, désarmé, il mettait le pied dans sa maison, les agents s’emparaient de lui. Aussitôt qu’on l’eût arrêté, on procéda à des perquisitions. Dans une pièce dont il gardait toujours la clé sur lui et qu’il appelait son atelier, on trouva sous presse cent vingt-neuf billets de la Banque, de cent francs chacun, émission du 14 mai 1858, portant la signature du caissier principal Soleil et du secrétaire-général Marsaud. La signature du contrôleur n’y était point apposée et les deux cartouches blancs, qui sont ménagés à l’extrémité supérieure droite ainsi qu’à l’extrémité inférieure gauche et qui sont destinés à recevoir des nombres en chiffres écrits à la main, étaient encore vides. On trouva aussi un second paquet de vingt-quatre autres billets de cent francs portant la signature du caissier principal Croutaz-Cretet, du secrétaire général Ville et celle du contrôleur. Les cartouches ici aussi étaient restés en blanc. Le papier de ces billets était intact. Il n’avait pas été froissé, il ne présentait aucune trace de plis, indice d’une fabrication récente. Ces découvertes étaient déjà bien concluantes, mais on trouva des preuves encore plus accablantes. On découvrit dans le tiroir d’un petit meuble deux autres billets de cent francs, émission du 14 mai 1858 comme les autres, mais ceux-là revêtus de signature du caissier principal Soleil, du contrôleur Millet et de celle du secrétaire-général Marsaud. De plus, les cartouches vides dans les deux grands tas de billets étaient remplis sur ces deux derniers et portaient les numéros 192 et 194. Ainsi ces deux titres étaient complets et avaient toute l’apparence d’une indiscutable régularité. Enfin, il en était de même d’un troisième et dernier billet saisi dans un portefeuille, mais celui-là avait été tout-à-fait mis au point pour être lancé dans la circulation. Il était maculé d’encre, froissé, plié en quatre et enfin percé de trous avec une épingle, comme s’il avait fait partie d’une liasse, ce qui indiquait qu’on avait voulu lui donner l’apparence d’un billet ayant déjà servi. Giraud fut conduit en prison. Il y avait huit ans que seul, absolument seul, sans autres ressources que son habileté de graveur, que son intelligence, cet homme luttait et luttait victorieusement contre la société, contre la police tout entière, contre une administration aussi prodigieuse que celle de la Banque de France. Pendant ces huit ans, il s’était imposé une règle de conduite telle qu’il n’avait commis que deux maladresses : quitter Paris et demander à un commissaire un avis dont il n’avait certainement pas besoin. Il avait failli s’introduire dans la Banque en qualité de graveur, et à cause de lui la plus puissante administration financière de l’univers était obligée de changer le modèle et la couleur de ses billets. Ce fut en effet pour prévenir le retour d’un pareil danger que la Banque émit quelque temps après les billets bleus dont on se sert encore aujourd’hui. Ceux que Giraud avaient contrefaits étaient noirs. Grâce à la parfaite obligeance de M. le directeur de la Banque et la très charmante aménité de M. le secrétaire-général Marsaud, nous avons pu voir les fameux billets de Giraud de Gâte-bourse. Ils sont admirables. Le papier en est parfait, le filigrane entièrement réussi et nous croyons que personne, excepté les directeurs de la Banque, ne serait en état de démontrer leur fausseté.

(A suivre…)

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