Feuilletons retrouvés

Un mariage de raison - Episode 8

Le 15/07/2015

Chapitre VII : « Fin des renseignements ».

BufTon a dit-: Le style c’est l’homme. Ne pourrait-on pas dire : L’ameublement c’est la femme?

DU SEIGNEUR.

Qu’est-ce qu’un bourgeois ?

— Pardicu, c’est un bourgeois!

Qu’ajouter à ce mot, n’en dit-il pas trop?

Charles GILLES.

Charles avait tort, et les curieux lui avaient, sans s’en douter il est vrai, rendu un véritable service. S’il avait pu, perçant la double haie, atteindre le seuil tant désiré, franchir la double porte aux épais vantaux savamment sculptés, à la riche ferrure, s’engager dans la longue allée — l’ancien cloître — pavée comme la rue ; si, parvenu au fond de cette interminable allée, il eut gravi l’immense escalier aux marches sonores, à la plantureuse rampe, véritable chef-d’œuvre de serrurerie; parvenu au premier étage, par la porte du salon toute grande ouverte, il aurait vu, non pas ce qu’il s’attendait à voir, non pas ce qu’il voyait tous les jours, c’est-à-dire Mme Legrand et sa fille seules et travaillant, non.

Et d’abord le salon même était méconnaissable, tout y était transformé : La table, toujours placée au milieu de la pièce et près de laquelle Louise et sa mère travaillaient habituellement, avait disparu. Les housses, les gazes, les toiles, les taies, qui recouvraient constamment le canapé, les fauteuils, les tableaux, la pendule, les glaces, les flambeaux et les vases, garnis des fleurs artificielles de rigueur, avaient été enlevées et laissaient voir dans tout leur éclat ces meubles plus riches qu’élégants, plus recherchés que confortables,

Est-il nécessaire que je vous les décrive, Ô lecteur aimé? Non, n’est-ce pas? Vous les connaissez, vous les avez vus ! Car, qui ne les connaît pas, qui ne les a pas vus, ne fut-ce qu’une fois par hasard j’allais dire par malheur?

Ne sont-ils pas partout, — partout et toujours les mêmes ! — ces meubles bourgeois, typifiés et reproduits à l’infini comme à l’emporte-pièce?…

Donc, il les aurait vus, le malheureux, et cela à l’improviste sans y être préparé !…

Puis, devant la cheminée au centre d’un large cercles d’habits noirs se drapant avec plus ou moins d’élégance les uns sur des corps étiques les autres sur des ventres obèses tous uniformément surmontés de têtes prosaïques et vulgaires, accompagnées, par-ci par-là, de bras démesurés, de jambes difformes, de pieds indescriptibles et de mains impossibles; le tout, du reste, irréprochablement vêtu, cravaté de batiste, ganté de peau et chaussé de vernis ; il aurait vu : M. Anatole Legrand, tout petit homme de quarante-cinq ans au front dégarni, aux rares cheveux jadis noirs au visage ouvert et fleuri au regard loyal et tranquille , au rire franc, bruyant et communicatif, à la lèvre épaisse sensuelle , au ventre rondelet, à la jambe courte, entouré d’amis… Que dis-je, grand Dieu?

Le négociant encore aux affaires n’a pas d’amis, — il a des parents, des connaissances, des confrères, — ses émules, ses rivaux; — il a des clients, des commettants des débiteurs des créanciers — avec lesquels il est en plus ou moins bonnes relations ; mais des amis , allons donc !… Plus tard, quand il sera vieux, cassé, enrichi, retiré ; quand il n’aura plus à craindre la concurrence alors peut-être se donnera-il ce luxe, se permettra-t-il ce gaspillage d’affection, et encore…, et encore!…

Je me reprends donc et je dis : entouré de confrères, dont quelques-uns étaient ses collègues au conseil municipal. Ces messieurs causaient de la fête, et hommes d’argent avant tout, malgré leur enthousiasme, ils supputaient déjà ce que tant de magnificence coûterait à la ville. Non loin de là, devant l’une des croisées, parmi plusieurs dames aux toilettes recherchées et surchargées jusqu’à l’extravagance aux physionomies plates et communes, dont les regards haineux démentaient les sourires hypocrites ; aux manières pincées et méticuleuses, cherchant la dignité et n’atteignant qu’à la raideur, il aurait vu : accoudée sur l’épaisse console de marbre du haut appui de la fenêtre, celle de qui dépendait son sort, celle qui pouvait faire sa douleur ou sa joie, celle enfin qu’un front étroit et fuyant mais blanc et uni orné de cheveux courts et rares peut-être mais conservant une nuance uniforme d’un beau blond-cendré savamment disposés ; des yeux petits mais brillants de malice, une bouche souriante et gracieuse en dépit de ses lèvres minces, des joues colorées un double menton des épaules charnues et passables de forme , —qu’elle laissait voir complaisamment, — des bras grassouillets, souvent nus ; une taille assez fine, un port de reine (ça se dit à Carcassonne), des pieds pas trop grands et des mains pas trop rouges, faisaient appeler, dans la petite ville malgré ses quarante-deux ans bien sonnés la belle Mme Legrand. Voilà ce qu’il aurait vu! Mais de Louise, pas l’ombre ; car, la jeune fille laissant à ses parents le soin de faire les honneurs du salon à leurs visiteurs, avait emmené ses amies — les filles de ceux-là !— dans un charmant réduit qui lui servait à la fois de bibliothèque, de cabinet de toilette et de boudoir ; et là, en attendant le passage des altesses, elle avait mis à leur disposition ses livres illustrés et ses cartons de gravures.

En un instant dans le cabinet, tout avait été retourné, renversé, éparpillé avec nombre de cris joyeux et de frais éclats de rire. Oh ! Le brillant, le suave, le ravissant bouquet que semblable réunion de pures jeunes filles, toutes belles de beautés diverses. Malheureusement en les voyant ainsi joyeuses et libres, rieuses et naturelles, la pensée se reportant vers les parents, on se demande ne pouvant le comprendre, comment tant de grâce, tant de charme, tant de distinction, tant de perfection, peut provenir du mélange de tant de difformité et de laideur, à tant de vanité et de sottise !…

Hélas! Chose vraie, — triste à penser, pénible à dire, — mais, moins que par un hasard miraculeux, et je dis miraculeux pour ne pas dire impossible, elles ne soient arrachées à temps à ce monde bourgeois, — fossile,— où le sort les fit naître , et transplantées plus haut ou plus bas — dans les splendides régions de l’aristocratie, dans les humbles zones du prolétariat, dans les sphères rayonnantes de l’art, peu importe — mais dans un monde vivant, où leurs tendres sentiments compris, leurs nobles facultés appréciées, leurs saintes délicatesses respectées puissent toujours se manifester librement, sans contrainte , — comme un précieux métal en fusion qui, jeté dans un moule, s’y refroidit enfin et en garde la forme, quelque grossier que soit d’ailleurs l’argile dont ce moule est composé, — de même ces natures élevées, d’autant plus malléables qu’elles sont plus pures, gênées par l’exemple comprimées par les conseils arrêtées par l’indifférence, se plieront peu à peu aux habitudes de leur milieu social ; bientôt, chez ces vierges naïves, nobles fleurs n’aspirant qu’à s’épanouir et à répandre leurs parfums, la tendresse deviendra froideur, la gaieté pruderie, l’abandon calcul la générosité parcimonie et le physique, subissant insensiblement les mêmes transformations que le moral , encore quelques années, vienne le mariage, et elles ne seront plus que des bourgeoises, aussi insignifiantes, aussi laides, aussi sottes, aussi ridicules que leurs mères et peut-être pire !…

Heureuses dans leur insouciance du présent et dans leur ignorance de l’avenir, les compagnes de Louise folâtraient avec tout l’entrain de leur âge. La fille du négociant prenait part à leurs joyeux ébats ; mais il était évident, même pour les rieuses espiègles qui l’entouraient, que sa pensée n’était pas là toute entière.

De temps en temps, les quittant brusquement, elle se penchait à la croisée, et ses regards fouillaient avidement tous les groupes, mais vainement sans doute, car sa préoccupation fâcheuse augmentant sans cesse répandait sur sa physionomie mobile, une teinte de tristesse qui donnait à sa beauté splendide un caractère encore plus saisissant.

Revenons à Charles.

Il est évident qu’en pénétrant dans le salon il aurait immédiatement compris que ce n’était pas le moment de parler de son impatience à la maîtresse de maison, qui avait alors bien autre chose à faire, ma foi, que de s’occuper de lui et de son amour ! D’un autre côté, comme il n’aurait jamais eu le courage de s’introduire, sans y être invité dans le cabinet où s’ébattaient les jeunes personnes ; et que, quelque vif que pût être le désir de Louise de l’y voir, elle n’aurait jamais non plus osé l’y appeler, il eût été forcé de parler toilette et ménage avec Mme Legrand et ses connaissances ou d’émettre son avis dans l’évaluation à laquelle se livraient M. Legrand et ses collègues. Mais il n’était pas là, nous le savons; il était dans la rue, pris dans la foule contre laquelle il maugréait, — ignorant encore tout ce qu’il allait devoir de bonheur aux causes diverses de son retard, et prêt à se retirer, n’espérant pas même arriver jamais à voir les fenêtres où devait, où pouvait se placer Louise. C’est en ce moment qu’apercevant la bienheureuse borne il s’élança, et que, faisant appel à tous ses souvenirs du gymnase, il parvint à s’y établir.

D’abord il fut désappointé : des trois fenêtres du salon Legrand donnant sur la rue, deux seulement étaient occupées : l’une par les dames que nous savons, et l’autre par les messieurs que nous avons vus; personne ne se montrait à la troisième.

Notre amoureux soupira et attendit ; bientôt, plusieurs jeunes filles vinrent prendre place à la fenêtre inoccupée, mais celle qu’il attendait, la seule qu’il désirât d’y voir, n’y parut pas encore. Désespéré, le pauvre Charles faillit se laisser choir de son belvédère. Tout à coup, une petite croisée à laquelle il n’avait pas même songé s’ouvrit, et Louise s’y plaça seule. Il put alors la contempler tout à son aise.

Nous savons ce qui s’ensuivit.

(Reproduction interdite). R. B.

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