Feuilletons retrouvés

Un mariage de raison - Episode 6

Le 01/07/2015

Chapitre V : « Explication ».

Premières joies de l’âme, chastes ivresses,

douces émanations d’un cœur qui s’ouvre à

l’amour, — qu’êtes-vous devenus?

Pierre ZACCONE.

Les amants se hâtent toujours trop d’user

le bonheur.

SAINTE-Foi.

Quelques purs et honnêtes que soient leurs sentiments, les jeunes amoureux ont souvent-à se dire une infinité de choses charmantes, sans doute; mais charmantes pour eux seuls et qui, quelque convenables qu’elles soient d’ailleurs, échangées en tête-à-tête, seraient non pas seulement inconvenantes, mais, tranchons-le mot, ridicules, échangées en présence d’un tiers ; ce tiers serait-il la plus tendre des mères.

Le langage des yeux, les, regards qu’une femme d’infiniment d’esprit et qui s’y connaissait, a appelés « les premiers billets doux des amants », suppléent pour un temps à l’absence, de paroles ; mais bientôt ce langage devient insuffisant, son dictionnaire est trop pauvre ; et pour s’indemniser de la gêne que leur imposera présence de témoins, toujours importuns, les amoureux échangent des billets, véritables cette fois, bien courts d’abord, mais qui vont s’allongeant sans cesse de jour en jour, et deviennent bientôt d’interminables lettres que cependant, ceux qui les écrivent et les lisent tour à tour ne trouvent jamais assez longues. Innombrables sont les chagrins, les douleurs, les sanglantes catastrophes que cette déplorable manie a causés, cause et causera. Qu’importe, malgré cela, et peut-être même à cause de cela, qui sait, — la créature en général et l’amoureux particulier sont de si étranges problèmes! — les amoureux se.sont écrit, s’écrivent et s’écriront toujours. Suivant donc la marche commune, nos jeunes gens s’écrivaient religieusement tous les jours, plutôt deux fois qu’une ; et dans toutes les lettres de Charles se trouvaient invariablement des phrases comme celles-ci : Quelque heureuse que je te sache auprès de tendres parents qui t’aiment et te chérissent, je n’en désire pas moins de toutes les forces de mon âme ce jour fortuné où tu m’appartiendras, et où seul j’aurai le droit de m’occuper de ton bonheur alors. Mais quelque besoin que j’aie de croire à ton amour, qui seul me fait souffrir la vie! Je me surprends parfois à en douter ; oui, Louise, je doute que tu m’aimes! — tu vas te récrier, — mais comment croire à un amour qui ne te donne pas la force d’élever la voix pour m’appuyer alors que je supplie ta mère de hâter le moment où nous serons unis à jamais, où…»

Et dans celles de Louise et aussi invariablement des phrases comme celles-là:

– «…., Vous êtes un ingrat ! Douter de mon amour, c’est douter d’une chose sainte ; c’est douter de Dieu qui l’a mis dans mon cœur ! Vous me reprochez d’être faible et de ne pas vous appuyer dans vos démarches auprès de ma mère. Soyez juste : serait-il convenable, je vous le demande, que je témoignasse d’un vif désir de me séparer d’elle ! D’elle si bonne, d’elle notre seule confidente, d’elle de qui dépend notre bonheur à venir? Car, vous le savez, mon père ignore notre amour… Je n’ai rien dit, c’est vrai, mais est-ce une raison pour douter de la vivacité et de la force de mon amour ? Ne vous ai-je pas dit cent fois ce qui m’empêchait de prendre la parole dans ces circonstances? Ne m’avez-vous pas approuvée ? Je vous aime, Charles, et je désire autant que vous la venue de ce jour où je vous appartiendrai sans partage mais… »

Et que d’émotions surmontées, que d’adresse déployée pour faire, sous les yeux de Mme Legrand, l’échange de leurs missives. Est-il nécessaire, charmantes demoiselles qui me lisez, que j’énumère ici les mille occasions dont ils savaient profiter quand elles se présentaient, ou faire naître quand elles ne se présentaient pas ? Mais je vous vois sourire dédaigneusement! C’est juste, vous avez raison.

— Suis-je naïf, mon Dieu! Le suis-je !

Vous en savez plus long que moi sur ce chapitre ; ou si vous l’ignorez encore vous l’apprendrez bien vite quand besoin sera. L’amour est un grand maître, et les jeunes filles sont ses élèves de prédilection.

(Reproduction interdite). R. B.

(La suite au prochain numéro.)

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