Feuilletons retrouvés

Un mariage de raison - Episode 5

Le 24/06/2015

Chapitre IV

(Suite.)

Le sentiment qu’il éprouvait jusque-là peu défini, se dépouilla promptement de ce qu’il pouvait avoir encore d’enfantin, de fraternel, et se montra ce qu’il était véritablement, un amour vrai, profond, absolu, une de ces passions sérieuses qui, quand elles entrent dans la vie d’un homme de cœur le font constamment heureux ou le tuent. Il était bien sûr de l’amitié, de l’attachement de la jeune personne ; mais ces tranquilles sentiments ne lui suffisaient plus ; c’était de l’amour qu’il lui fallait on échange de son amour. Aussi, dans un des tête-à-tête bien courts et bien rares que leur laissait parfois Mme Legrand en quittant le salon, soit pour donner un ordre, soit pour surveiller le service, ou, appelée dans les magasins par son mari, osa-t-il, et ce n’était pas peu pour lui, je vous jure, faire à la jeune fille l’aveu de son amour et lui demander si cet amour était partagé. Un « Oui » bien timide fut prononcé, qui faillit le rendre fou de bonheur et de suite il résolut de parler de ses sentiments à Mme Legrand et de prendre jour avec elle, pour la démarche à faire, en compagnie de sa mère, auprès de M. Legrand, à l’effet de lui demander la main de sa fille.

Après bien des hésitations, après être sorti nombre de fois de la.maison du négociant sans avoir ouvert la bouche à ce sujet, quoiqu’il n’y fût entré que bien résolu de le faire ; un jour, enfin, prenant son courage à deux mains et se trouvant, d’ailleurs, seul avec Mme Legrand, un jour il put parler. Il lui dit son amour pour Louise, ce qui, dans sa pensée, devait bien étonner la bonne dame ; pauvre jeune homme ! Et comme le premier mot lâché le reste était facile il finit en la priant de vouloir bien fixer l’époque prochaine de son mariage. Ainsi que l’avait prévu le naïf soupirant, Mme Legrand s’exclama et parut surprise en l’entendant lui révéler cet amour, « dont elle ne se serait jamais » doutée, disait-elle ; cependant, les choses étant ainsi, elle n’en était pas « fâchée, au contraire ; et un jour, plus tard, elle serait heureuse de pouvoir lui donner le doux nom de fils à celui qu’elle avait toujours considéré et aimé comme tel. »

Enchanté du succès de sa démarche, — il en doutait! — notre amoureux n’en demandait pas davantage pour le moment. Il redoubla d’assiduité auprès de Louise, il chercha par tous les moyens possibles à s’attirer de plus en plus la bienveillance de Mme Legrand ; parvint à se faire inviter aux soirées du dimanche; et à l’occasion de la fête de Louise, il obtint l’autorisation d’échanger avec elle des bagues faites de leurs cheveux et qui portaient sur le chaton leurs chiffres entrelacés. C’était beaucoup. Mais on l’a dit : l’amour est envahisseur de sa nature, et cette attente, sans bornes fixes, quelque douce qu’elle fût d’ailleurs, ne pouvait longtemps satisfaire notre jeune homme; aussi, pria-t-il plusieurs fois Mme Legrand de vouloir bien abréger ce qu’il appelait son martyre et arrêter enfin l’époque quelle qu’elle fût où il lui serait permis de faire auprès de M. Legrand la demande officielle. La mère de Louise ne manquait ni de raisons ni de prétextes pour remettre toujours à prendre une décision. C’était d’abord la jeunesse de sa fille, puis sa position encore bien incertaine et surtout bien inférieure, à lui Charles, dans son administration.

— Soyez raisonnable, lui disait-elle, soyez raisonnable! Qu’avez-vous donc qui vous presse, n’êtes-vous pas sûr qu’elle sera à vous ? Que manque-t-il à votre tranquillité? Vous l’aimez, elle vous aime ; vos parents le savent et vous permettent de vous le dire. Que vous faut-il de plus ? Calmez-vous ; soyez raisonnable ; laissez Louise travailler paisiblement à son trousseau ; vous, de votre côté, travaillez, faites-vous remarquer par votre application, avancez, et ma foi, dans trois ou quatre ans nous verrons. Trois ou quatre ans!

Le pauvre amoureux se récriait à ce délai, qui lui semblait une éternité et dont il ne pouvait s’expliquer le besoin ; mais n’ayant, pour justifier son impatience, d’autre argument que la violence de son amour, et de cet argument Mme Legrand ne voulant tenir compte, force lui était de se résigner, et il finissait toujours par remercier la mère de Louise de sa bonté en la priant de lui pardonner ce qu’il allait alors jusqu’à qualifier d’intempestive demande qu’il ne renouvellerait plus promettait-il, s’en remettant à sa seconde mère du soin de son bonheur. Ce qui bien entendu ne l’empêchait nullement de revenir à la charge le lendemain, sinon le jour même. Tant que duraient ces scènes qui avaient fréquemment lieu en sa présence, Louise rougissait, et baissée sur sa broderie, semblant complètement absorbée par son application au travail, elle gardait une neutralité complète, neutralité que Charles lui reprochait souvent, fortement, longuement. Ceci semble contredire ce que j’ai dit plus haut, à savoir : que ces jeunes gens n’avaient que de très-courts et de très-rares tête-à-tête. Il faut que je m’explique ; j’ouvre pour cela une parenthèse.

(Reproduction interdite). R. B.

(La suite au prochain numéro.)

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