Feuilletons retrouvés

Un mariage de raison - Episode 4

Le 17/06/2015

Chapitre IV : « Renseignements promis ».

C’était une belle et calme jeune fille qui s’épanouissait au soleil, dans les fleurs et quelquefois dans l’ennui.

Arsène HOUSSAYE.

Beaucoup de cœur, une grande probité, une grande franchise, peu de raison selon le monde, aucune intrigue, aucune adresse; — non de ces hommes enfin, qui sont damnés dans cette vie et sauvés dans l’autre.

Octave LACROIX.

Louise, c’était le nom de la jeune personne. Louise avait dix-sept ans ; elle était la fille unique de M. et Mme Legrand, négociants aisés. Le jeune homme, lui, venait d’atteindre sa dix-neuvième année, il s’appelait Charles Godard, et, comme Louise, il était fils unique ; mais, moins heureux qu’elle, il n’avait plus que sa mère. Son père, mort depuis cinq ans, était de son vivant l’associé de M. Legrand, qui continuait à faire fructifier dans son commerce, partie de la fortune de la veuve et du fils de son ancien associé.

Élevés ensemble sous le même toit comme des frères, Charles et Louise devaient s’aimer et s’aimaient dès leur plus bas âge. Puis était venue l’heure des études, cette heure toujours douloureuse et qui le fut doublement pour eux car outre les changements pénibles qu’elle introduisait dans leur vie, elle amena la séparation. Charles fut mis au collège et Louise au couvent et durant quelques années ils ne se virent qu’une fois par mois, un seul jour ! Mais aussi, ce jour-là, avec quelle impatience il était attendu avec quelle ardeur il était désiré de part et d’autre ; comme on travaillait avec application! Comme on était sage pour éviter la retenue ! Et quand il arrivait enfin, ce jour béni, dès que réclamés par la bonne ils avaient, chacun de son côté, dépassé le seuil de leur prison, comme ils se dédommageaient de cette longue contrainte, quels éclats, quelles gambades ; et à la maison, en se rejoignant, quelles folles embrassades, quelles tendres caresses, quels cris, quels rires et quel vacarme. Puis, alors que par lassitude on cessait les jeux bruyants venait l’heure des confidences et des examens mutuels : que de cancans de dortoir et que de pédantismes ; comme on glosait sur les pions, sur les sœurs gardiennes, et comme on se montrait fier de son petit savoir. Après la mort de M. Godard, sa veuve voulut quitter l’appartement qu’elle occupait chez M. Legrand. Cet appartement, trop vaste pour elle désormais, lui-rappelait d’ailleurs des souvenirs à la fois trop doux et trop cruels. Elle se retira dans une maisonnette qu’elle possédait non loin de là, dans la rue du Séminaire.

Ce changement, sans altérer en rien l’union des deux familles, rendit cependant leurs rapports moins fréquents et surtout moins intimes. Pendant quelque temps encore, les jours de sortie des enfants, on se réunit alternativement dans l’une ou l’autre maison ; puis, peu à peu, ces réunions devinrent moins régulières, elles n’avaient lieu, après de longs intervalles, qu’à la sollicitation des enfants, et enfin elles cessèrent. On ne se vit plus guère par la suite qu’à l’occasion des fêtes des parents ou du jour de l’an, dans de courtes visites de cérémonie.

Cependant, Charles et Louise allaient grandissant et l’âge imprimait à leur attachement réciproque un caractère sérieux ; et, préludes charmants, dans leurs rares entrevues un trouble mêlé de plaisir, une gêne délicieuse, un gracieux embarras remplaçaient la joie communicative d’autrefois : à leur insu, les timides amoureux succédaient aux bruyants espiègles. A dix-sept ans Charles avait terminé ses études et pris le grade de bachelier. Obéissant à la répugnance instinctive qui l’éloignait du commerce, et, ne voulant pas rester inoccupé, il était entré dans une administration publique, où un avenir modeste mais honorable lui était promis. Certes, avec son intelligence, son éducation et sa fortune il aurait pu prétendre à de plus hautes destinées. Un instant il avait eu la pensée de s’adonner à la peinture ; mais pour cela il lui eut fallu quitter sa petite ville, sa mère, Louise !

Et pour ce noble jeune homme, tout cœur, tout sentiment, tout amour, là seulement, dans ce paisible séjour, près de ces êtres chéris, adorée, là seulement était la vie. Il resta.

Et c’était sage !

Que serait-il allé poursuivre dans nos grandes villes, dans ces gouffres toujours béants, où tant de jeunes hommes vont perdre leurs dernières croyances ; réceptacles maudits, où tous les vices, cachant avec soin leurs misères, étalent cyniquement, —sous l’aile de la loi,— leurs dangereuses séductions ; charniers infects, sous lesquels toutes les ambitions toutes les convoitises vont s’abattre., cherchant à satisfaire, coûte que coûte, leurs illégitimes et monstrueux appétits?

Il resta! Qui oserait le blâmer? N’avait-il pas là cette médiocrité dorée que demandait Horace! Une honnête aisance et la femme aimée n’est-ce pas le bonheur?…

Quelque temps après, l’éducation de Louise étant terminée, elle quitta définitivement le couvent et demeura près de sa mère. Charles, dès-lors, la vit tous les jours, car il ne manquait jamais d’aller à quatre heures, à la sortie de son bureau, s’informer de la santé de Mme Legrand et lui donner des nouvelles de Mme Godar qui, presque constamment souffrante, sortait rarement. Puis on causait, et il ne se retirait guère que lorsque l’heure du dîner venue, ces dames se levaient pour se rendre à la salle à manger.

Dans ces heures, toujours trop courtes à son gré, passées auprès de Louise, et encouragé d’ailleurs par le consentement tacite de Mme Legrand, qui fut toujours charmante pour lui, notre bachelier fit en peu de temps infiniment de chemin.

(Reproduction interdite). R. B.

(La suite au prochain numéro.)

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