Feuilletons retrouvés

Un mariage de raison - Episode 2

Le 03/06/2015

Chapitre II : « Encore la fête »

La femme la plus honnête ne résiste pas à la tentation de paraître séduisante, et sans songer à donner une espérance, elle n’est pas filchée de laisser un regret.
Muc Emile de G.

A chaque fenêtre, au-dessus des transparents de rigueur se poussaient, se pressaient, s’étalaient les femmes et les tilles des propriétaires ou locataires et leurs nombreuses invitées ; car, depuis l’annonce officielle de la venue des altesses, ces fenêtres, but de tous les désirs féminins, avaient donné lieu à des négociations suivies et les dames, qui ne logeant pas dans les rues privilégiées, étaient cependant parvenues— qui pourrait dire au prix de quelles démarches, de quelles concessions de quelles capitulations ? — à s’y faire donner une place, s’étaient hâtées d’aller s’y montrer ; et longtemps avant l’heure probable de l’arrivée des nobles touristes, elles trônaient là radieuses et fières. Dans cette occupation anticipée, dans cette longue attente, il y avait bien quelque fatigue ; les toilettes, et quelles toilettes ! étaient bien quelque peu chiffonnées dans cet empressement ; mais qu’est-ce qu’une courbature ? qu’est-ce qu’une robe, un châle ou un bonnet perdu ?… On ferait des jalouses, on verrait et surtout on serait vue !

Les pieds, les coudes, les épaules pouvaient être gênés, meurtris, torturés ! mais les figures rayonnaient d’aise ; l’on s’indemnisait de la fatigue, l’on charmait l’attente, l’on se vengeait de la douleur en raillant sans pitié celles qui, moins heureuses ou moins adroites, attendaient dans la rue, derrière la double haie de soldats le passage du couple princier.

Placées sur des chaises que les galants boutiquiers s’empressaient de leur fournir en s’excusant de ne pouvoir mieux faire, celles-ci n’ayant d’autre perspective que la queue des chevaux de la cavalerie ou la giberne des fantassins, levaient forcément les yeux vers les fenêtres et rendaient en mordantes critiques, en médisances envenimées aux dames qui y figuraient, ce que celles-là leur prodiguaient de moquerie cruelle, d’écrasant dédain.

Touchante sympathie ! Mais depuis assez longtemps déjà la grande horloge avait sonné cinq heures, lorsque tout à coup une bruyante salve des boites municipales annonça à la population que les altesses venaient d’arriver sous l’arc-de-triomphe où elles écoutaient les discours des autorités. A ce signal un grand mouvement se fit sur toute la ligne ; avec la politesse et l’urbanité de manières qui semblent être en France l’apanage de ces respectables et populaires corporations, les gendarmes et les sergents de ville firent évacuer la chaussée aux innombrables curieux qui l’avaient envahie malgré les efforts des soldats, et, il faut l’avouer, cette évacuation par refoulement ne se fit pas sans peine ; il y eut par-ci parla quelques bourrades, quelques imprécations, quelques menaces, quelques huées, notes discordantes qui auraient pu troubler l’harmonie de la fête, mais qui heureusement se perdirent, confondues dans l’immense rumeur produite par les flots agités de cette mer houleuse qui a nom la foule.

Les soldats s’alignèrent au commandement de leurs chefs, et les dames, elles aussi, se mirent sous les armes. Celles placées aux fenêtres, jetant un rapide coup-d’œil aux vitres des croisées ramenèrent un ruban capricieux, une boucle indocile, replacèrent une épingle volage effacèrent un pli disgracieux, et reprenant leur tranquillité factice leur calme apparent elles attendirent sûres d’elles.

Le prince royal et les brillants officiers de l’escorte n’avaient qu’à se bien tenir ! Quant à leurs rivales bordant la rue, l’instinct de la coquetterie inhérent à la femme — c’est une femme qui l’a dit : Mme d’Arconville, — l’instinct de la coquetterie dut suppléer chez elles à l’absence des vitres pour la rectification des irrégularités survenues dans l’ordonnance compliquée de leurs ajustements. Puis, et toujours d’instinct, prévoyant qu’en demeurant assises elles ne verraient que peu et ne seraient pas vues sans hésiter, au même instant, comme si c’eut été convenu d’avance, elles grimpèrent hardiment sur leurs chaises, et pour se maintenir dans ce périlleux équilibre, nos rues n’ayant pas encore de trottoirs à cette époque, et l’inégalité du pavé rendant la solidité de leurs tréteaux improvisés plus que problématique, elles s’appuyèrent, l’une sur la croupe d’un cheval ou sur l’épaule d’un cavalier, l’autre sur le sac ou le schako d’un fantassin.

Nos troupiers, français et galants avant tout, se prêtaient volontiers à cette corvée  extraordinaire, qui pouvait ne pas être sans charme pour eux, mais qui nuisait d’une façon étrange à la régularité de l’alignement. Cependant le cortège princier s’avançait, descendant la Grand’rue au bruit des fanfares militaires et des tambours battant au champs, dominé par les salves des boites municipales et par le son des cloches de toutes les églises donnant à grande volée.

Le duc et la duchesse saluaient comme il convient, et souriaient comme le veut la tradition ; les aides de camp lorgnaient, l’escorte braillait ! C’en était assez, sinon pour gagner tous les cœurs, du moins pour tourner toutes les têtes : les hommes entraînés poussaient des vivats les femmes ravies jetaient leurs bouquets et agitaient leurs mouchoirs ! Bref, les fidèles habitants de la bonne ville de Carcassonne se livraient, toute âme, à cet enthousiasme indescriptible que vous savez.

(Reproduction interdite). R. B,

(La suite au prochain numéro.)

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