Feuilletons retrouvés

Le seigneur de Sebourg - Épisode 3

Le 28/01/2015

 Paru dans Le Nîmois, le dimanche 13 décembre 1894

V.

Alors le chevalier sortit de la boîte qui lui avait été apportée une guitare, dont il accorda les cordes sous ses doigts. Il ordonna ensuite à l’aubergiste d’allumer sa pipe, fit signe à Franck d’en faire autant et de s’asseoir près de Colette installée devant lui, et commença par tirer quelques accords de l’instrument ; puis, doucement, il se mit à chanter, d’une voix agréable et bien timbrée.

Bientôt, Woorden, Colette et Franck se sentirent étrangement charmés par cet air du pays, tantôt sentimental et lent, tantôt vif et léger.

Le chevalier chantait, renversé sur sa chaise, le sourire aux lèvres, comme plongé dans une béatitude extrême, et cette béatitude gagnait Colette qui souriait à son tour et fredonnait le vieil air, tandis que Franck, le talon sur le banc, oubliait de fumer, prêtant l’oreille, et que le vieux Woorden, très attentif, ne s’apercevait même pas qu’il renvoyait sa fumée par bouffées saccadées en mesure.

Lorsque le gentihomme cessa de chanter et que les dernières vibrations des cordes de l’instrument s’éteignirent, Woorden et les deux jeunes gens ne se sentaient plus les mêmes.

La pensée de l’arrivée prochaine du baron de Sebourg était bien loin d’eux, ils n’y pensaient même plus.

— Comme vous devez être bon ! mon gentihomme, murmura le vieux Woorden. Il n’y a qu’un cœur qui sache comprendre et aimer pour vous remuer avec tels accents.

Le chevalier se mit à rire.

— Ce n’est pas le baron, dit-il, qui en ferait autant.

Ce nom rappela le vieillard et les jeunes gens à la réalité.

Pendant une heure ou deux, on causa de choses et d’autres, puis le chevalier et Curgies se fit désigner sa chambre et monta se reposer un peu.

 

VI.

Le lendemain, vers le milieu du jour, le carrosse, réparé tant bien que mal, attendait devant l’auberge du vieux Woorden.

Le gentilhomme allait reprendre son voyage si brusquement interrompu.

Sur le seuil du logis, le vieillard, Colette et Franck l’attendait. Lorsqu’ il parut, il s’approcha de la jeune fille, et lui mettant entre les mains une bourse richement garnie :

— Pour ta dot, le jour où tu épousera celui que tu aimes, dit-il. Je te laisse aussi ma guitare, à la guerre il n’en est pas besoin. Elle vous rappellera à tous les quelques heures tranquilles que nous avons passées ensemble.

Puis, ayant embrassé la jeune fille sur les deux joues, il serra la main des deux hommes et monta dans le carrosse.

Cinq minutes plus tard l’attelage avait disparu au tournant de la place dans un nuage de poussière.

— Voilà le maître qu’il nous faudrait, dit sentencieusement Jacques Woorden. Avec lui, le bonheur n’aurait pas fui de notre petite cité.

Et sur ces paroles, il rentra, suivi de Colette et de Franck.

Sur la table à laquelle le chevallier s’était assis la veille avec eux, se trouvait l’instrument dont il leur avait fait don.

Le vieillard le souleva avec soin ; mais alors un pli cacheté apparut sur la nappe.

Surpris le viel aubergiste reposa la guitare et prit le parchemin. A peine eut-il parcouru les quelques lignes qu’il renfermait, qu’il fut prit d’un violent tremblement.

Le pli contenait ces mots :

« 8 mai 1631

Souvenir de celui qui, à son tour, espère retrouver Colette et Franck mariés et heureux grâce à lui.

Chevalier Ferdinand de Curgies, comte de Lompret, baron de la terre Sebourg. »

Sans le savoir, maitre Woorden avait hébergé le maitre du pays, celui dont on disait tant de mal, à tort, il le voyait bien à présent, celui qui avait en effet l’immense qualité de savoir oublier son nom, son rang, son titre pour se faire aimer davantage, et qui ne se servait de ses biens que pour faire une bonne action et soulager les malheureux .

 

VII.

Cela découvert, Woorden s’empressa d’accorder la main de Colette à Franck et de répandre la bonne nouvelle dans le pays ; aussi lorsque le maître revint à Sebourg, après la guerre, son petit peuple tout entier se rendit-il à sa rencontre, et le baron fut-il reçu avec des transports de joie et d’allégresse.

Woorden, Colette et Franck vécurent longtemps encore après ces événements, heureux surtout lorsque le baron de Sebourg, oubliant pour un moment son rang, venait s’attabler à l’auberge et se plaisait à leur chanter, en ter une pipe et un pot de bière blonde, le airs connus du bon pays flamand.

Maurice Champagne.

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