Feuilletons retrouvés

Le seigneur de Sebourg - Épisode 2

Le 21/01/2015

Paru dans Le Nîmois, le dimanche 6 décembre 1894 

III.

C’est dans cette triste disposition d’esprit que se trouvait le petit peuple de Sebourg, lorsqu’au matin du 7 mai, un lourd carrosse apparut avec un grand bruit de ferraille, dans un nuage de poussière, à l’entrée de la grande rue.

Les chevaux, au nombre de trois, étaient blancs d’écume et traînaient l’attelage au galop.

Soudain, un grand cri et des jurons se firent entendre, puis brusquement, juste en face de la grand’porte de l’auberge de maître Woorden, le carrosse versa avec un grand fracas.

Le premier moment de stupeur et d’épouvante était à peine dissipé, qu’une tête apparut par la portière demeuré intacte, puis un corps humain, et bientôt un homme encore jeune, de physionomie agréable sortit du véhicule renversé et se trouva debout au milieu de la rue.

Alors il jeta autour de lui un coup d’œil rapide, et voyant que le cocher se relevait comme lui sans une égratignure, il se mit à rire aux éclats.

Jacques Woorden s’était élancé son chapeau à la main.

— Monseigneur ? dit il.

L’homme cessa de rire.

— C’est vous l’aubergiste ? questionna-t il

— Jacques Woorden, pour vous servir Monseigneur, fit le brave homme, et voici ma fille Colette et mon serviteur Franck Krotz qui sont, comme moi, tout à votre disposition.

— Merci, mon brave. répliqua l’inconnu ; je suis le chevalier de Curgies et je me rendais à Bruges, sans intention aucune de m’arrêter dans ce pays ; mais puisque le hasard en a décidé autrement, occupez-vous de faire relever et réparer mon attelage : puis vous me donnerez ainsi qu’à mon cocher, une chambre et un repas substantiel ; je tiens à me remettre en route le plus vite possible… Ah ! à propos, où sommes-nous ici ?

— A Sebourg, mon gentilhomme.

— A Sebourg ?

Et le chevalier jeta autour de lui un regard satisfait.

— Joli pays, fit-il.

Puis tapotant du bout des doigts les joues devenues soudain écarlates de Colette :

— Veuillez me conduire, belle enfant, ajouta-t-il.

Une heure plus tard, le chevalier se trouvait installé devant une petite table à la nappe bien blanche, en face d’un repas de mine appétissante, qu’il entama le sourire aux lèvres et la mine réjouie.

 

IV.

Ferdinand, chevalier de Curgies, seigneur de la terre de Lompret, près de Quesnoysur-Deule, tels étaient les titres que, tout en mangeant, il fit sonner aux oreilles de ses hôtes. Il se rendait à Bruges, afin de défendre, à la tête de ses troupes, cette dernière ville, que les Hollandais, débarqués à Watervliet sous la conduite du prince d’Orange, avec quantité de navires, avaient l’intention d’assiéger [1].

Encouragé par cette sorte de confidence, le vieux Woorden se risqua alors à poser quelques questions, d’abord timidement, au sujet de l’infante, de la cour, puis, tout doucement, suivant son idée, il demanda au gentilhomme s’il avait connu à la cour le seigneur de Sebourg.

Au nom du baron, le chevalier se mit à rire franchement.

— Si je le connais ! fit-il. Je crois bien !… Vous en aurait- on dit du mal, par hasard ?

Woorden était la franchise même ; il raconta les bruits arrivés jusqu’aux habitants du pays et leurs inquiétudes à ce sujet.

— Ma foi, dit le chevalier, on ne vous a point abusé ; et ce que l’on vous en a dit est même au-dessous de la vérité, je puis vous l’affirmer.

Un grand silence suivit cette déclaration ; et Franck, qui était entré et avait entendu, ne put réprimer un soupir de désolation.

Le chevalier l’entendit.

— Qu’est cela, mon ami, dit-il en s’adressant au jeune homme, et sont-ce les défauts du nouveau seigneur de Sebourg qui vous font soupirer de la sorte ?

— Hélas ! murmura Franck.

— Que voulez-vous dire ?

En quelques mots rapides, l’aide de Jacques Woorden explique la situation dans laquelle le mettaient les soucis de son maître.

Le gentilhomme l’écouta attentivement. Quand il eut fini de parler :

— C’est fâcheux en effet, dit-il, mais cela s’arrangera peut-être. Deux cœurs qui s’aiment, s’unissent presque toujours, et maître Woorden, j’en suis sûr, ne voudra pas faire votre malheur.

Mais comme personne ne lui répondait, il appela son cocher, à qui il ordonna d’apporter une boîte restée dans une salle voisine et qui n’avait pas trop souffert de la chute du carrosse.

— Allons, allons, reprit-il, trêve aux tristesse. Dans quelques jours, je vais me battre ; si Dieu le veut, je puis mourir là-bas ; aussi je tiens à ce que vous vidiez avec moi mon dernier verre en écoutant une chanson du vieux pays flamand, notre patrie. Voyons, maître Woorden, apportez-moi une pipe, bourrez la vôtre ; imite-nous, mon garçon, et quant à vous, jeune fille, prenez place à cette table et écoutez-moi.

Jacques Woorden et les deux jeunes gens, bien que préoccupés, n’osèrent point refuser semblable invitation et se rapprochèrent de la table.

 

[1] Cette tentative eut lieu en effet le 29 mai 1631 : mais la diligence des généraux de Sa Majesté y mit si promptement ordre, que le prince d’Orange fut contraint d y renoncer et de se retirer piteusement après un siège de quelques jours.

 

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