Feuilletons retrouvés

Le seigneur de Sebourg - Épisode 1

Le 14/01/2015

paru dans Le Nimois, le dimanche 29 Novembre 1894

A Mme Juliette Adam.

I.

En 1631, le petit village de Sebourg, situé sur la terre du même nom dans les environs de Valenciennes, appartenait encore à cette partie de la Belgique connue sous le nom de Flandre orientale.

Dans ce petit coin perdu, les habitants, depuis bien des années déjà, vivaient dans une douce quiétude. Les jours succédaient aux jours, sans amener chez ce petit nombre de gens heureux un changement quelconque.

Tous se connaissaient, tous s’aimaient, et jamais une querelle, aussi légère fût-elle, n’était venue troubler les esprits. Pour toutes les questions un peu graves, d’ailleurs, on en référait aussitôt à maitre Jacques Woorden, le premier et unique aubergiste du pays, brave homme d’une soixantaine d’années, dont la compétence en certaines matières était généralement reconnue.

Ce Woorden, pour faire marcher sa maison, dans laquelle s’arrêtaient nombre de gentishommes et de puissants seigneurs se rendant à Bruxelles, à Mons ou à Avesnes, dans le Hainaut, était secondé par sa fille, Colette Woorden, jolie blonde de vingt ans accorte, intelligente et vive, et par un aide du nom de Franck Krotz, brave garçon de vingt-deux ans, lequel, depuis sa venue chez maître Woorden, portait autant d’attention aux intérêts de son patron qu’ aux beaux yeux de Colette. En un mot, c’est dire que Franck était amoureux et qu’il espérait devenir bientôt le gendre de maître Woorden. Cependant, comme il ne possédait aucune fortune et n’avait en somme pour tout bien que sa jeunesse, sa santé, son courage et son intelligence, il crut bon, en garçon d’esprit, de demander au père de la charmante Colette ce qu’il penserait d’une telle union.

Jacques Woorden était, nous l’avons dit, un brave homme, d’humeur toujours égale et de sage conseil, que Franck pouvait aborder à toute heure du jour, sans crainte de se voir mal reçu ; mais les amoureux sont timides, et bien qu’il ne doutât pas un seul instant des bons sentiments que la jeune fille éprouvait pour lui, ni de la sympathie que le vieillard montrait à son égard, le jeune homme ne put se résoudre à aborder ouvertement le sujet qui lui tenait tant à cœur. Il recula si bien ce moment critique que huit mois s’étaient déjà écoulés depuis son arrivée chez son patron, sans qu’il se trouvât plus avancé qu’au premier jour.

Le mois de mai venait de commencer quand, encouragé par la jeune fille, il se décida enfin à risquer sa demande.

Le cœur lui battait fort, lorsque, ayant revêtu ses plus beaux habits, il se présenta devant maître Woorden et aborda enfin la question capitale.

Assis dans son fauteuil, les yeux mi-clos et prêtant une attention soutenue à tout ce que lui dit le jeune homme, le vieillard ne l’interrompit pas une seule fois. Lorsque Franck cessa de parler, alors, seulement il attacha sur lui son petit regard brillant puis il se leva et lui mettant une main sur l’épaule :

— Bien, dit il simplement, nous recauserons de cela plus tard, garçon ; à l’heure présente, les événements sont trop graves pour songer à ces futilités.

Et comme le jeune homme le regardait muet de surprise :

— Si tu n’avais pas été si amoureux, continua Jacques Woorden, tu aurais vu et appris bien des choses. Au surplus, regarde autour de toi, écoute et observe ce qui se passe dans Sebourg ; et tu me comprendras. Je n’ai pas à t’en dire plus long.

Sur ces mots, l’aubergiste avait congédié Franck.

Une fois seul, le jeune garçon, très triste du piètre résultat de sa démarche. Se prit à songer aux paroles du vieillard ; puis il s’en alla trouver Colette à qui, tout simplement, il raconta la chose.

Alors, avec un doux regard et un sourire qui réchauffa le cœur du pauvre diable :

— Rien n’est perdu, lui répondit-elle. Faites ce que vous a dit mon père ; croyez-le : écoutez et observez !

Et Franck, réconforté par ces bonnes paroles, lui obéit docilement.

II.

Il découvrit alors que dans le petit village de Sebourg, si tranquille d’ordinaire, régnait depuis plusieurs jours une singulière effervescence.

Les habitants, dès qu’ils se rencontraient dans les rues ou sur la grand’place, s’arrêtaient et discutaient avec vivacité, puis se séparaient en levant les bras au ciel, pendant que leur visage, habituellement placide et doux, était empreint d’un trouble profond.

Chez maître Woorden surtout, quelque chose d’indéfini, de mystérieux semblait régner plus que partout ailleurs. On tenait de véritables conciliabules, on parlait bas, avec défiance, comme s’il ne s’agissait rien moins que d’un complot ou d’une conspiration ourdie contre Sa Majesté.

Deux mots surtout revenaient dans toutes les conversations :

— Quel malheur ! … quel malheur !

Mais c’est tout ce que Franck put découvrir en regardant autour de lui. Ses oreilles, qu’il eut le soin d’ouvrir toutes grandes, lui en apprirent heureusement davantage.

Ce qui causait une émotion aussi vive parmi les gens paisibles et tranquilles de Sebourg, c’était l’arrivée prochaine au pays du nouveau seigneur du lieu, du baron de Sebourg, dont la venue était annoncée pour le courant du mois.

Certes, si le baron avait été un gentilhomme comme doit l’être tout bon seigneur de la cour royale, on aurait accueilli son arrivée avec transport ; mais le nouveau maître était précédé d’une réputation détestable. Les on dit lui attribuaient tous les défauts et tous les vices, et lorsqu’on demandait à maître Woorden, lequel paraissait le mieux renseigné de tous, quels étaient ces défauts et ces vices, le vieillard hochait tristement la tête et répondait invariablement :

— Je ne pourrais le dire au juste : mais des nouvelles certaines me présentent le baron comme un gentilhomme qui ne sait point tenir son rang.

Ne point tenir son rang !

Cela prenait aux yeux de chacun des proportions énormes, et l’on ne se dissimulait pas, tout bas, que la situation était grave, très grave même.

Ah ! combien l’on allait regretter l’ancien maître, l’autre baron de Sebourg, mort à la cour de la sérénissime infante, en laissant à son neveu son titre et sa terre.

Le vieux Woorden surtout paraissait profondément affligé de l’arrivée du nouveau seigneur, à la pensée que la tranquillité, qui planait depuis de longues années sur le petit village, allait disparaître tout à coup.

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