Feuilletons retrouvés

Amour et patrie - Épisode 7

Le 07/01/2015

paru dans Le Furet Nîmois, le dimanche 6 juillet 1879

Le jour même, Francis, après avoir pris congé de son unique protecteur à Paris, se dirigeait vers la gare de Lyon, où l’impatience du retour lui fit prendre le train express. Aussi ne tarda-t-il pas à parvenir au but de son voyage.

Ce fut pour lui un immense gonflement de cœur quand du seuil de la gare, il aperçut cette belle avenue Feuchères où il avait tant de fois promené son attente. Il aurait voulu embrasser toute cette beauté, toute cette grâce qui flotte dans les plis de la chlamyde de la belle Nemausa que le ciseau de Pradier a fait vivre dans son groupe grandiose de l’Esplanade. Il étendit ses bras comme pour une étreinte et les laissa retomber autour du cou de sa sœur, qui était venu recevoir son frère chéri. C’est alors que Francis qui, pendant le trajet, avait contenu sa douleur, sentit son cœur déborder et se fondre en torrents de larmes.

Certes, Francis avait aimé Delphine jusqu’à l’adoration ; il la plaignait et vivante il lui aurait pardonné sa faute. Il sentait que son cœur s’était brisé à ce rude choc, mais que les débris avaient été ressoudés par un sentiment unique : la haine, une haine implacable qu’il avait vouée au lâche séducteur de Delphine. Mais Delman avait disparu et n’avait laissé nulle trace de son passage. Les tendres cajoleries de sa sœur, l’intérêt que lui témoignait son oncle avaient quelque peu amoindri son chagrin et distrait ses idées. Misanthrope farouche d’abord, Francis avait consenti à se laisser apprivoiser, mais il lui était resté une plaie au cœur bien longue à cicatriser, la douleur était encore bien vive et Francis aimait à secouer dans la solitude la léthargie des souvenirs qu’il aurait été prudent de laisser sommeiller.

On avait pourtant atteint les derniers mois de l’année. De sombres événements étaient survenus. Une main sanglante s’était abattue sur le front de la France et la patrie atteinte jusqu’au cœur par le fer de la guerre appelait ses enfants dans un suprême cri d’angoisse. Francis n’avait pas à balancer. Son oncle était mort, sa sœur s’était mariée avantageusement avec un jeune homme qu’elle aimait depuis longtemps. Placée entre une tombe dont la dalle avait enfermé son cœur et la France jetant son cri d’agonie comme une mère en détresse, Francis n’hésita pas. Sa destinée le poussait à oublier au milieu des bruits sombres de la guerre et peut-être à trouver sur le champ de bataille la mort que son cœur viril et chrétien n’avait jamais eu l’idée de chercher dans le suicide. Et poussé par tout cet élan de patriotisme, d’enthousiasme indescriptible qui portait les jeunes gens à la frontière, Francis s’enrôla.

A d’autres la triste et sublime mission de raconter cette épopée que la France enflamma de son souffle héroïque. Plus modeste nous suivrons seulement notre héros dans le fond de l’Alsace et nous le retrouvons investi du grade de sergent qu’il devait à son talent et à la bravoure dont il avait donne les preuves.
C’était le soir d’un de ces batailles horribles, échevelées. L’horizon était rouge comme du sang, l’air grisait de poudre et d’odeurs de tuerie. Le crépuscule étendait son voile fauve sur la plaine semée de morts et de blessés, et parfois un râle, une plainte coupait le morne silence de la plaine de sang.

Exténué, brisé, Francis, la figure grimée de poudre rougie, avançait incertain, sondant l’horizon d’un regard inquiet lorsqu’une plainte sourde le fit tressaillir.
— A boire ! disait une voix brisée.
Francis se baissa, vit un jeune soldat dont une horrible blessure au front avait laissé déborder une quantité de sang qui s’étant figé sur le visage du jeune français le rendait méconnaissable. Francis prit sa gourde et se pencha vers le malheureux. A ce moment, la lune se dégageant des nuages qui l’enveloppaient inonda la plaine de ses rayons d’opale et Francis reconnut Delman.
Le jeune sergent se releva, pâle, épouvanté. L’indignation, la rage le saisirent à la gorge et il se demanda s’il ne valait pas mieux en finir du coup avec cette bête fauve qui lui avait ravi tout son bien et tout son cœur.
— A boire ! râla la voix de plus en plus faible.
Francis se pencha, souleva la tête du moribond de la main gauche et portant la gourde aux lèvres de Delman, calma l’irritation que l’hémorragie avait allumée dans le corps de ce dernier.
Celui-ci ouvrit d’abord un œil terne, regarda vaguement celui qui le secourait puis, tout-à-coup, il tacha d’élever ses mains à la hauteur de ses yeux, comme pour se dérober à un cauchemar terrible, à une vision épouvantable. Il avait reconnu Francis.
Celui-ci était resté agenouillé écoutant les paroles incohérentes que râlait le misérable qui se tordait à ses pieds.
— Oh ! disait Delman , dans le délire de l’agonie, vous, Francis … Ah ! Dieu … que je souffre… je meurs … Oh ! Francis, Francis, pardon !… votre main.
La plaie des souvenirs cuisants s’était rouverte dans le cœur de Francis, il balançait dans une incertitude terrible. Delman, dans un suprême effort, se mit presque sur son séant, ouvrit des yeux égarés ; une contraction hideuse faisait trembler ses muscles et il tendit vers Francis son bras que l’approche de la mort rendait déjà rigide.
Celui-ci prit la main du mourant et fou, égaré, le cœur gros de sanglots, balbutia :
— Mourrez en paix, Delman, j’ai bien souffert, mais je vous pardonne.
Un sourire céleste plissa les lèvres de ce dernier, il voulut ébaucher un merci, mais tout-à-coup, ses forces l’abandonnant, il retomba lourdement à terre. Ce n’était plus qu’un cadavre.

Et Francis, nous dira-t-on.
Ma foi, nous pourrions terminer comme un conte de fées, en disant que Francis retourna chez lui, fêté, honoré, que son cœur endormi se réveilla sous un œil bleu ou noir. Peut-être le suivrons-nous plus tard dans la nouvelle position où sa destinée l’aura conduit. Nous avons voulu seulement raconter l’épisode le plus saillant et le plus tragique de sa jeunesse.

FIN

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