Feuilletons retrouvés

Amour et patrie - Épisode 5

Le 24/12/2014

paru dans Le Furet Nîmois, le dimanche 15 juin 1879

IV. — Nostalgie.

Les souvenirs que Francis avait emportés avaient trop rempli son cœur et son esprit pour y laisser pénétrer tout autre sentiment, fut-il provoqué par la plus haute curiosité. Une chose d’ailleurs bien digne de remarque, c’est que lorsqu’on arrive dans une ville étrangère une certaine émotion vous saisit presque toujours à la gorge et vous afflige. On se sent dépaysé et l’instinct matériel se réveille devant tous les dangers qui pourraient vous assaillir dans une ville inconnue.
Cet effet psychologique a été étudié depuis longtemps et produit une sorte de nostalgie qui rappelle le dulces reminiscitur Argos du poète. Aussi Francis passa-t-il au milieu de tout ce Paris enfiévré, calme, dédaigneux, distrait. Peu à peu les charmes que possède la jeune et belle Lutèce, comme une sirène prompte à saisir sa proie, séduisirent Francis, les plaisirs le captivèrent. Le travail auquel il s’était voué avec ardeur avait détourné sa mélancolie.

Le dimanche il suivait la foule parisienne qui, comme un torrent impétueux, déborde par toutes les barrières et s’éparpille joyeuse dans la campagne. Il retournait le soir raffermi par le contact pur et vivifiant de la nature et s’endormait bercé par l’espoir de lire le lendemain une longue lettre de Delphine. Celle-ci n’avait pas manqué à sa promesse d’écrire et il en était résulté entre nos deux amoureux une correspondance charmante qui, si elle n’avait pas le raffinement des lettres de Voiture ou de M™ de Sévigné, aurait formé un recueil de lettres bien naïves, bien touchantes, bien utiles aux amants illettrés qui conjuguent le verbe je t’aime sur tous les temps.
Il y avait bien quatre mois que Francis était à Paris et il commençait à regarder avec inquiétude du côté du Midi dont l’horizon menaçait de s’assombrir. Les lettres de Delphine s’étaient faites de plus en plus rares, n’avaient plus le style passionné qui faisait ressembler ses missives à une ode de Sapho ; elles avaient même cessé dans ces derniers temps. Francis était désespéré. Sa sœur répondait évasivement quand-il la pressait d’éclaircir ce mystère qui planait sur son amour comme un oiseau sinistre.

Un soir, las, fatigué, il était monté dans sa petite chambre de la rue Cadet, lorsqu’on lui remit une lettre timbrée de Nîmes, dont la suscription portait le cachet de l’écriture fine et déliée de sa sœur. Francis ouvrit vivement cette lettre qui, sans doute, mettrait fin à ses incertitudes cruelles. Mais aux premières lignes un horrible serrement de cœur le força à s’asseoir, une sueur froide perla à la racine de ses cheveux et il resta sous le coup d’un tremblement nerveux qui faisait contracter ses lèvres pendant qu’il continuait sa lecture.

Cette lettre, très explicite dans sa brièveté, très cruelle dans son laconisme contenait ces quelques lignes :

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