Feuilletons retrouvés

Amour et patrie - Épisode 4

Le 17/12/2014

paru dans Le Furet Nîmois, le dimanche 8 juin 1879

III. — Le départ

« Écoute, Francis, je suis arrivé à un âge où c’est folie de compter sur un lendemain. Or, pour l’acquit de ma conscience je veux penser à te créer une position sérieuse, et voici ce que j’ai projeté. Je t’envoie à Paris où je te recommande à l’un de mes amis qui est à la tête d’un grand atelier. C’est un homme habile, rompu à toutes les routines du métier dont il connaît à fond la théorie et la pratique. J’aime à croire que quelques mois passés près de lui te rendront très apte à gérer l’établissement que je te destine. »

Et le bonhomme, content de son petit speech, se frottait les mains ; volontiers il se serait crié bis et aurait congédié son neveu en lui disant : dixi. Mais Francis n’avait pas trop paru goûter les charmes de cette harangue ; il resta d’abord atterré. Jamais l’idée du départ ne lui était venue. Il avait dressé autrefois une liste de tous les obstacles qui pouvaient l’arrêter dans le cours de sa vie et il avait écrit à côté le moyen de les détourner. Mais celui-ci n’étant pas inscrit sur sa liste il n’avait aucun levier pour renverser la digue qu’on opposait à sa course émaillée d’amour et d’insouciance, aucun syllogisme capiteux pour détruire l’éloquence froide et raisonnée de son oncle.

Il se retira donc vivement contrarié et se contenta d’épancher sa tristesse dans le cœur de la tendre Delphine. Celle-ci le consola doucement et lui démontra, avec cette force de logique dont la femme a le don dans les grandes circonstances, qu’après tout la résolution de son oncle n’était ni insensée, ni cruelle, puisqu’elle devait coopérer à consolider leur bonheur en procurant à Francis une position stable. Bref, notre héros partit consolé par les douces paroles que son amante avait versées dans son cœur comme un baume fortifiant.
Il fit son entrée dans la capitale encore tout ému du long baiser d’adieu qu’ils avaient échangé la veille et emportant comme un talisman, un médaillon, cadeau de Delphine, dont la cassolette renfermait un souvenir de cette belle chevelure luxuriante que la douce petite avait si souvent abandonnée à ses baisers brûlants.
Il descendit aussitôt chez l’ami de son oncle qui avait son atelier rue Rochechouart. C’était un homme très affable qui reçut son protégé avec tous les égards dont la lettre que Francis portait le rendait digne. Le jeune nîmois employa les quelques jours qu’on lui laissait libres à visiter Paris ; Paris cette ville géante qui apparaît aux jeunes gens éblouis et fascinés comme une ville féerique, vers laquelle se concentre toute leur ambition ; mais qui n’est souvent qu’un mirage perfide, où pour étancher leur soif ils ne trouvent qu’amertume et déboire.

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