Feuilletons retrouvés

Amour et patrie - Épisode 3

Le 10/12/2014

 paru dans Le Furet Nîmois, le dimanche 1er juin 1879

Après le repas où la plus franche gaieté ne cessa de régner, Francis s’assit devant le piano qui ornait une des salles de la villa et fit vibrer les touches d’ivoire sous ses doigts inspirés, accompagnant les divers convives qui faisaient entendre une romance ou une chansonnette quelconque. A un certain moment, Delphine et un des jeunes gens chantèrent mezza voce, deux strophes du Temps des cerises, cette ravissante mélodie qui semble coupée dans une page de Jean-Jacques Rousseau. Francis, piqué, se lova et de sa voix de soprano chanta à son tour l’adorable cantabile que dit le duc de Mantoue dans Rigoletto :

Donne è mobile, etc.

L’allusion était trop transparente. Delphine sourit et un serrement de mains furtif mit fin à cette petite scène de jalousie qu’avait sans doute suggérée un pur hasard ou bien un sentiment de coquetterie provocante.

La nuit seule pourrait rapporter tout ce que se dirent nos deux amoureux en retournant le soir à la ville, conversations enfiévrées, coupées de longs silences plus éloquents que les paroles. Simple narrateur de cette histoire, nous dirons que Francis et Delphine, continuant un amour éclos un jour de bonheur, s’aimèrent de plus en plus, sans pensée jetée en arrière, sans souci de l’avenir, en vrais jeunes gens qui éparpillent au vent les folles années d’une jeunesse printanière, sans regarder si l’horizon conservera toujours sa limpidité.
La jalousie est à l’amour comme la pluie aux fleurs ; elle le féconde, l’excite et le nourrit. Mais devons-nous le dire ? Francis aimait trop Delphine pour être jaloux. Un seul point noir avait jadis taché son horizon d’amour. C’était le souvenir du jeune homme qui semblait vouloir courtiser Delphine le jour de la noce. Mais ses craintes reposaient sur des bases chimériques.

 

Le cœur vicié de Delman n’avait jamais été rafraîchi par une pure bouffée d’amour. Il appartenait à la catégorie de ces fats trop fréquents hélas! de nos jours, qui placent toutes les femmes au même niveau. Employé de commerce, il était, comme la plupart de nos commis, fier, rogue, bouffi de présomption, mais possédant néanmoins le secret de cacher tous ces vices sous des dehors flatteurs et séduisants. Au premier abord il captivait par son esprit factice et son aspect trompeur, quitte ensuite à lui appliquer le mot du renard de la fable. Mais Francis avait une trop haute idée de Delphine pour penser que cette nature pure et chaste put le rendre rival de Delman. Il continua donc d’aller, insouciant, broder des rêves dorés avec la jeune fille, sous les bosquets de la Fontaine.

Cependant le temps passait et l’oncle de Francis vieillissait de plus en plus. Un jour celui-ci le fit appeler et lui parla ainsi :

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